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02-03-2026 : catégorie Sens humains étiquetée découvrir, sens

Nos sens [4]

Nos sens

Des sens oubliés mais indispensables

Outre le sens de l’humour 😉 (que nous évoquons quand même si facilement), il y a le sens de l’orientation, celui de la dérision ou encore de la décision, pourquoi pas, et sans doute bien d’autres jusqu’aux sens interdits, ceux sur lesquels, par pudeur, on se tait.

À part ceux évoqués en tout dernier qui reposent sur le toucher les autres "sens" sont strictement animiques, reposant dans une large part sur l'expérience, ils ne sont en rien innés. Même la glande pinéale, qui pour certains représente le siège de la clairvoyance, n’est pas un organe des sens, elle est faite pour donner et non pour recevoir.

un danseur avec son réseau nerveux - image IA
Image fantaisiste créée par IA.
Toute ressemblance etc. etc.

Les sens ont physiquement une capacité propre et organique qui les raccorde au système nerveux. En fait les sens physiologiques sont directement de qualité cérébrale où plus justement nerveuse. Toute leur mission tient en peu de mot : ne jamais interférer, rester totalement neutre, ne rien faire, ne rien produire, ne rien troubler (autrement dit, sauf dysfonctionnement, les sens ne nous trompent pas, ils sont plus fiables que notre jugement...).

Il y a le cerveau, flottant en apesanteur dans sa boite obscure comme centre rayonnant autant que faire ce peut vers la périphérie (comme chez le poulpe dont les tentacules sont des parties projetées de la tête), c’est tout : il n’y a pas le cerveau ici et les nerfs au-delà comme des accessoires. Si l'on préfère, au lieu de poulpe, on peut penser araignée comme une épeire au milieu de sa toile attendant une quelconque manifestation.

Les terminaisons nerveuses sont en périphérie comme des éclats de cerveaux projetés.

Nous avons dit à travers les billets précédents, que les sens permettent à l’être de rester en contact avec son environnement, d’un côté le monde physique et de l’autre le monde corporelle propre. Si l'on se dit que l'on est bien loti avec ce qu'on a déjà répertorié en tant que sens humains, on est dans l'erreur. Rien jusque-là n’est apte par exemple à aider l’individu à (ré)agir vis-à-vis d’autres êtres qui ont les mêmes caractéristiques que lui. Or, il est indubitable pour un observateur lambda que la "chose" qui passe à côté de lui n’est pas plus un objet quelconque du monde que lui (ce qu’ils sont tous les deux vis-à-vis des oiseaux dans les arbres). Chacun en tant que soi peut arriver à identifier autrui comme un autre soi que lui et ainsi pouvoir prendre du recul ou non dans la rencontre si elle a lieu, voire simplement si on croise une personne : c'est un·e humain·e :

  • iel est comme moi, en même temps qu’iel est totalement différent·e de moi (les deux disposent de corps identiquement schématisés à quelques ou beaucoup de nuances près, similitudes et différences sont perçues autant que pour les couleurs, les odeurs, etc., il n'y a jamais à réfléchir),
  • je lea connais ou pas ? Iel me rappelle quelqu’un·e… Qui ? Cette impression de déjà met aussitôt en branle la faculté de penser, beaucoup plus lente si elle doit faire appel à la mémoire que la simple perception, c'est-à-dire la mission du sens dédié (ici non pour reconnaître la qualité d'être (les yeux pourraient suffire) mais bien un individu qui rappelle une personne donnée, déjà remarquée).

Le pronom iel est pour il ou elle, le pronom lea pour le ou la.

Peut-être même que j’aurai une pensée pour cette personne alors qu’elle me suit, "comme si" je l’avais sentie approcher sans la voir ni l’entendre Tiens, nous n’avons pas encore parlé de l’ouïe, ni senti son odeur caractéristique ou l’odeur de son parfum habituel. Il n’y a pas eu non plus de contact ; son émanation calorique ne m’a pas interpellé·e…

Pourtant quelque chose d’elle est entrée dans mon ambiance personnelle, sa présence a su s’imposer à moi, parmi la foule qui nous entoure, j’ai senti son regard ! J’ai été interpellé par une lumière de sa présence.

Nos yeux ne sont pas nos seuls outils de discernement des choses quand ce sont des êtres, mais aussi et surtout quand ces êtres sont de même nature que nous. Ce soi qui nous habite nous le percevons chez l’autre autrement que par la vision (à quoi il reste invisible) ou l'intellect puisqu'il ne s'agit pas d'une réflexion à se faire.

Nous avons un sens du moi d’autrui dont parlait Rudolf Steiner qui fut le premier à le mentionner je pense. Il dit de lui que c’est un sens social. Je dirai volontiers que c’est un sens particulier qui permet d’établir un contact particulier avec quelque chose qui existe bel et bien mais qui ne se montre pas, dont on ne peut se faire de représentation objectivée, figée Je repense en disant cela à l’Ineffable du Christianisme, les aspects divins de Dieu qui échappent à la compréhension humaine.

Ce sens du moi d’autrui est une sorte de sens suprême parce qu’il touche et saisit directement la conscience par rapport à la réalité d'autrui, sans voile, sans filtre matériel, comme on le vit pour les couleurs, les odeurs, les goûts. Une fois le contact établi, la reconnaissance au-delà du physique, d’un être de même nature que soi, il peut y avoir rencontre. Autrui n’est alors plus un objet du monde, un simple corps que je peux bousculer, ou admirer, ou même ignorer, c’est un corps (ce que je vois) qui vit une expérience d’être identique à la mienne. Sa couleur, sa taille, son volume , etc. tout ce qu’on peut quantifier ou presque ne sont que des adjuvants, des habits, des maquillages qui parlent bien sûr de cet être, sans pour autant être cet être. Lui il cache une sensibilité, une manière ... d’être et de ressentir que je peux comprendre en approfondissant la rencontre.

Et cela peut aller très loin puisqu’on peut « lire » la personnalité qui a écrit un texte, celle qui a façonné une sculpture, celle qui a composé une musique qu’elle recevait dont on ne sait d’où. On entre en contact avec un auteur à travers son œuvre autant par ce qu’il raconte que la façon qu’il a de le raconter. Son « moi » nous devient accessible en tant que personnalité sous forme subtile, ineffable… parfois, c'est juste de l’impression non conceptualisable. Cela a plus à voir avec l'intuition qu'avec la cognition.

Un autre sens tout aussi subtil nous permet de dépasser les mots lus ou entendus Tiens, nous n’avons toujours pas parlé de l’ouïe, décidément !. Ce sens travaille comme ne le fait absolument pas l’IA, l’intelligence artificielle (voir mes discus avec chatGPT dans le blog du Blogue. Nous sommes capables de penser, cela signifie assembler d’éventuelles images disjointes en un tout cohérent et accessible pas besoin de sens pour cela, c’est une activité, cela concerne davantage la volonté, la possibilité d’action, que le système nerveux placide, réceptif mais inopérant.

Observez comment vous saisissez la pensée d’un étranger qui essaie de parler votre langue sur la base de ce qu’il en connaît mêlée du vécu de la sienne. Son barguignage vous fait l’effet d’une lumière et probablement vous allez tenter de lui parler à votre tour avec vos mains, vos expressions de visage, en gros tout l’arsenal de l’acteur, voire du mime, pour qu’à son tour il vous comprenne malgré vos lacunes. On accède ainsi à la pensée d’autrui ou on lui confie la sienne bien au-delà d’une simple expression claire, faite de mots, de concepts littéraux.

De la même façon on va pouvoir conceptualiser l’idée qui existe derrière un mécanisme (d’horlogerie par exemple, ou d'un moteur, d'une bouilloire, etc.). On entre avec un peu d’effort dans la pensée de son concepteur. Avec une carte électronique, on aura beaucoup plus de difficulté car aucun effet visible ne vient manifester d’action. Il faut un sens pour cela, sinon les mots ne seraient que des chaînes de sons mises bout à bout sans cohésion ni cohérence ou même les silences ont une place de choix Tiens, on va bientôt parler de l’ouïe.

Il n’y a pas de pensée possible si l’on ne détecte pas un langage. Derrière la suite de son d’une pierre qui dévale une pente, il n’y qu’un message d’alerte, mais ce message, la pierre ne criant pas "poussez-vous, je faire un malheur", c’est nous qui le formons, il n’est pas contenu dans les sons, par contre le chant d’un oiseau dépasse la suite de sons incohérents, les vocalises du volubile rossignol ou celles un peu plus rustre du merle ne vous diront probablement rien. Mais si vous observez les oiseaux vous verrez leur réaction à l’écoute, l’entente du congénère Ah, enfin, il va parler de l’ouïe!. Le langage de votre chat vous dépasse certainement mais vous le décodez tout aussi certainement par l’habitude. Vous savez que ces sons sont un langage. Vous savez que les gestes de cet italien qui vous raconte sa ville sont des mots autant que les mots (vous parlez même peut-être le langage des mal-entendants). Vous pouvez être ému·e par un poème exprimé dans une langue qui vous reste totalement étrangère. Vous lisez les rébus. Etc.

Vous savez que derrière tous ces moyens de connexion, bien plus que les sons eux-mêmes, il y a une expression (cela se voit aussi, non ?). Certaines personnes savent exprimer des choses à travers les choix de parfum, certains cuisiniers vont vous adresser un message à travers l’ordonnancement et les empilages de goûts, de structures. Le fleuriste vous conseillera quel bouquet composer pour dire ce que vous avez à dire. Derrière tout cela (et bien d’autres choses) il existe un sens du langage. Le langage n'a pas forcément besoin d'être audible Ah, zut, mais quand est-ce qu’on va parler de l’ouïe ?.

Ce sens du langage embrasse aussi la forme donnée aux choses (sollicitant éventuellement le sens du mouvement directement) à travers les intonations, les modulations dans le cadre d’un langage parlé. Dans tous ces cas et bien d’autres (lecture de pictogrammes par exemple, ou dans les bandes dessinées là où les dessins figés se donnent la main via une gouttière quelconque qui vous "racontent" la transition en silence) vous ouvrez malgré vous un sens du langage et de la forme, sans que l’audition soit sollicitée. Sans ce sens, Champollion aurait-il décodé la Pierre de Rosette qui nous a ouvert l'histoire de l'Égypte ?

Un langage n'est pas une construction abstraite de suites de vocables, c'est bien plus riche car le langage est lié à l'âme du peuple qui le parle. Il y a derrière la langue qu'on parle toute l'histoire de ceux qui la parle de naissance, mais surtout toute la façon d'être de ce peuple. On ne crée pas une langue véritable sur rien d'autres que des concepts, il lui faut une âme, ce qui explique sans doute pourquoi l'Espéranto (idée louable) n'a pas pu fonctionner...

Toute absence de ce sens nous priverait de l'accès à la pensée d'autrui. Là aussi il est important de comprendre qu'on a généralement pas d'effort à faire pour accéder sans (trop de) peine à la pensée qu'autrui nous propose. Sans ce sens de la pensée d'autrui, il faudrait réfléchir... C'est ce qui se passe quand les éléments de langage sont insuffisants ou mal choisis, mais pas dans le cas général. Combien de gens saisissent la pensée d'un orateur, mais si on leur demande de la reproduire les mots risquent de manquer car la chose cohérente qu'on avait saisie n'a pas été intégrée. C'est comme l'histoire des clés qui nous crèvent les yeux, comme on dit, mais qu'on s'acharne presque à ne pas voir... L'orateur m'a parlé, et je t'assure que je comprenais tout... J'ai bien suivi, tout entendu, je n'ai rien zappé !

Les clés... ce sont des objets et derrière les objets il y a des concepts. Si une clé est assez facile à décrire, son concept demande un élargissement de l'objet jusqu'à sa fonction. Ici, par l'expérience, tout un chacun peut facilement accéder à l'idée préexistant à la l'objet usuel. Cela devient plus difficile si on vous parle de clé de voute, de clé de sol, fa ou d'ut, de clé du mystère, de clé du Paradis... ou pire, du concept de concept qui lui aussi est une clé de compréhension !!! Bref, là aussi, nous n'avons en général pas grand chose à mettre en œuvre pour accéder à l'idée générale. Il faut par contre travailler ce sens de la pensée d'autrui s'il tente de vous parler de concepts qui vous sont étrangers, comme le spleen de l'électron, euh, non le "spin" de l'électron...

Nous y voilà enfin : entendre ! Le sens le plus directement et objectivement social qui soit sans doute car tout l’environnement peut porter le son dans toutes les directions, voire le réfléchir. On n'a généralement pas à diriger notre attention dans une direction donnée.

L'ouïe est aussi certainement le plus spirituel de nos sens. Elle ouvre l'accès à l'être qui habite le corps, ou au message de la musique qui dans une suite de sons vous brise (positivement) tout à coup l'âme sous un assaut de bonheur qui vous fait fondre en larmes !

Les défaillances de l’audition sont souvent très perturbantes pour ceules qui les subissent car iels sont isolé·es de la société, et cela malgré euls.

Par exemple, sans être sourd, je ne supporte pas le bruit ambiant qui doit rivaliser avec mes acouphènes, j’accroche n’importe quels mots autour de moi, même si je regarde la bouche ou les yeux de la personne avec qui je suis censé échanger, c'est très embêtant. Ces mêmes acouphènes me rendent insupportables la musique amplifiée (c'est-à-dire des sons censés représenter la musique dite acoustique). Je m’y perds, cela m’assourdit alors que je peux être "normal" près d’une fanfare assourdissante ! J’ai aussi fui plusieurs fois des manifestations de qualité à cause simplement des échos locaux presque asphyxiants en terme d’audition. Cela m’épuise, m’absorbe. Une fois dehors le fond sonore devient audible même si des oiseaux piaillent, des enfants jouent, des autos passent.

Mais le son n’est pas que social… il nous parle aussi de la fêlure invisible de la cloche ou de l’assiette, il parle de la santé ou du malaise intérieur du patient au médecin qui sait écouter, au-delà du souffle, les subtilités des pulsations cardiaques ; parfois le médecin « écoute » le pouls directement avec son sens du toucher.

Le Son, les sons parlent toujours d’un intérieur. La voix trahit souvent l’émotion, le trouble, l’incertitude ou au contraire l’autorité, la fermeté, la sévérité sans que l’émetteur n’ait à jouer sur le volume. Vous l'entendez, vous ressentez, vous savez.

Certains riront et diront que c'est facile d'ajouter des sens à l'infini... Ces derniers que nous avons rencontrés et qui ne sont pas organiques, sont des sens, des vrais. Ils ne produisent pas de sensations corporelles mais ils nous permettent d'affiner nos perceptions. Il y a un état inné de ces sens chez tout être humain. Nous pouvons, chacun pour soi, les travailler. Ce sont des sens à cultiver qui sont plus de nature spirituelle que corporelle.

Nous arrêterons-là notre voyage à travers les sens. En bibliographie, je vous conseille volontiers un ouvrage facile à lire afin d’approfondir tout cela que j’ai davantage écrit avec le cœur qu’avec la tête.

Je me sens,
je sens le monde
et je te perçois,
donc j'existe !...



NOTE(S)

Bibliographie

« Les douze sens » d’Albert Soesman, (éditions Triades, ISBN : 9782852481992).


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