02-03-2026 : catégorie Sens humains étiquetée découvrir, sens
Dans le billet précédent nous avons parlé en gros de nos moyens d’appréhender l’espace environnant et plus particulièrement ce qu’il pourrait devenir au cas où la vue nous ferait défaut [à tous afin qu’aucun n’ait le moyen de dire des mots comme vision ou image].
Le monde environnant est une chose, mais le plus proche de nous, notre corps, en est presque une aussi extérieure que la maison, l'atelier ou le bureau et, tant qu'on y est, la planète !
Commencer par une parenthèse est assez curieux, disons que c'est un préambule extraterritorial...
Cette vue, qui nous appartiendrait pas, pourrait-elle exister chez les animaux ? Si cela était le cas, ce serait alors quasiment impossible pour nous d’envisager un organe de la vue [il faut se rendre compte de la portée de cette phrase]. De toute façon notre niveau d’observation de la vie animale serait pour ainsi impossible.
La vue permet le contact malgré la distanciation.
Si la vue nous manquait, supposer que les animaux ont un sens supplémentaire relèverait du tour de force puisque nous ne disposerions pas du concept « voir » et de tout ce qui s’y rapporte, entre autres tous les phénomènes visuelles celui aussi de représentation visuelle, d’images intérieures : pas de rêve par exemple. Si aujourd’hui l’animal dispose d’un sens quelconque, non organique, dont nous-mêmes ne pourrions saisir la portée, nos yeux ne nous serviraient à rien, peut-être la pensée, nous ne sommes pas mauvais dans ce sens, cette voie… Je vous laisse méditer là-dessus.
Donc, nos sens ! Avant toute autre considération, percevons [avec un sens, donc] que, quels qu’ils soient, nos sens nous ramènent à nous, chacun pour soi. Ils sont à l’origine des sensations, de notre sensibilité aussi, ils ne sont pas que sens biologiques.
Nous sentons physiquement quand nous exhalons une odeur ; nous sentons intérieurement quand un pressentiment nous saisit ; nous sentons pour découvrir l’odeur d’une chose qui n’est pas nous… [Cette dernière proposition est plus importante qu’il n’y paraît… ceci dit sans aucune prétention]. Nous avons par nos sens un rapport à ce qui n’est pas "nous"... nous pourrions conjuguer ceci comme exercice et nous demander « c'est qui "nous" ? ».
Nous avons plusieurs fois évoqué le sens du mouvement dans le billet précédent en particulier dans son rapport avec les formes : les yeux absents (ou fermés) je peux connaître une forme que je touche en suivant son contour. Sans les yeux je deviens bien plus conscient que mes sens me rapportent dans une sorte d'intérieur ce qui est hors de cet intérieur.
Donc je bouge une partie de moi et je sens ce que je fais, ce n’est pas le monde extérieur qui peut me permettre d'imaginer quoi que ce soit. Si je cours dans un sentier plein de rochers je dois en permanence avoir un écho de la position de mon pied… donc de ma jambe, donc de mon poids, donc de mon équilibre dynamique : ce n’est juste faire un pas.
Sans cesse je dois pouvoir contrôler mon mouvement, la chaîne musculaire pour le mettre en œuvre et en plus les conséquences sur chaque partie non directement concernée qui pourtant fait partie de mon corps en mouvement. Exercice (à faire en terrain dégagé et plat au moins les premières fois) : marchez droit, lever les bras très haut et inclinez-vous latéralement vers la droite ou la gauche. Observez votre marche... (valider éventuellement avec un alcootest).
Voici un autre aspect de notre sensibilité. C’est presque le plus surprenant, c’est au moins le plus révélateur d’une vérité bien plus vaste que celle de notre corps : qui habite le corps ? Qui est je qui dit « je souffre de migraine chronique », « j’ai faim, j’ai froid, je n’ai plus de goût, je vois, j’entends, je suis touché·e, ému·e, etc. » ?
Par extension sur les deux dernières suggestions on peut se demander ce que cela signifie d’être touché·e ou d’être ému·e. Où cela se passe-t-il ? Qu’est-ce que cela concerne en nous ? Le corps ? Certainement pas… Le cerveau (simple morceau du corps, complexe sans rien faire de mobile, mais pas davantage que les autres organes qui eux ont une activité flagrante). Quand on nous interpelle, il est rare qu’on dise le célèbre « Qui ? Moi ? » en montrant sa tempe, son nez, ses pieds, ses fesses, etc. etc. : tout le monde montre son cœur… Pas vous ?!!!]
Certaines sensations nous ramènent à nous, corporellement, l’environnement n’est pas concerné. Nous avons donc un sens qui nous permet d’observer comment la vie suit son train-train en nous ou bien comment elle est perturbée.
On n’a pas seulement froid ou chaud par relativité à la température extérieure, celle objectivée par un thermomètre. Paradoxalement celui-ci vous dit que vous êtes trop chaud mais vous tremblez de froid tout en suant de chaud. Cela pourrait s’inscrire dans le cadre de la relativité… mais en plus vous vous sentez épuisé·e, avec mal partout, draps insupportables mais pièce vite trop froide si vous les repoussez. Qui n’a jamais vécu ça ?
Après l’insensibilisation une zone opérée retrouve sa sensibilité interne… et cela peut devenir (très) douloureux : mon corps n’est plus comme avant, il va mieux (en principe), mais quelque chose a changé, je dois m’habituer à ces varices qu’on m’a réduites à une peau de chagrin et avec qui je faisais bon ménage depuis mes 18-20 ans ! Non seulement les anesthésiants ne font plus effets (et on ne m’a pas prescrit d’antidouleur) mais en plus le galbe de mon mollet n’existe plus comme avant, le contact même avec le matelas sur lequel j’essaie de dormir est insupportable, je dois avoir un caillot !!!
Et oui, dès que notre corps sort de sa routine, il nous le fait savoir pour que nous en prenions conscience. Si nous n’avions pas un sens de notre vie, ce n’est pas que nous ne tomberions jamais malades, c’est que nous ne nous en apercevrions pas, et ne pourrions rien entreprendre pour corriger cela. De même si notre sens de la chaleur nous faisait aussi défaut nous ne saurions pas que nos doigts tenant le fer à souder par son extrémité chaude est entrain de bouillir sous la peau, manifestation que le sens du toucher est incapable d’assumer...
J’ai puisé ces exemples dans mon vécu… Pour le fer à souder, j’ai réagi en une demi seconde, heureusement, mais déjà la brûlure était très sérieuse… Quelle idée aussi d’attraper un fer à souder par la panne qui n’était pas … en panne.
Justement, le sens du toucher, celui de la frontière entre les sens intérieurs et les autres, ceux qui sont indubitablement tournés vers le dehors physiques ou social. Ce sens du toucher exige le contact, implique le contact, n’est actif que dans le contact. Il est localisé à toute la surface du corps, plus ou moins sensible selon les zones. S’il nous manquait, arrivez-vous à imaginer ce que deviendrait notre vie ?
Nous passons notre temps à toucher… C’est un outil puissant de connaissance, au même que les autres, mais c’est celui qui réduit totalement l’espace entre soi et les choses, les êtres. C’est un sens parmi les plus sensuels du lot, sans doute même le premier chez la plupart des humains. Toucher et être touché, là aussi nous sommes dans une sorte d’entre-deux.
Rugosité et lisseté * s’ajoute à la souplesse/dureté, à la chaleur renvoyée (voir parenthèse ci-dessous), donc à la nature des tissus, la douceur des surfaces, le gras ou le sec, l’onctueux, le soyeux, le coupant, le déchirant, etc., etc.. Nous avons besoin d’un sens du toucher si nous voulons reconnaître les choses du monde.
* Je m’aperçois que j’ignore le substantif lié à ce qui est de caractère lisse, je cherche sur le web si ce mot existe, Amélie Nothomb semble l’avoir créé en 1993… En tant que technicien ce qui est lisse est de rugosité nulle ou bien cela devrait l’être si l’absolu du lisse existait en technique et en physique. Une surface est forcément rugueuse jusqu’à niveau atomique des choses vues au microscope électronique]
Chose étrange. Vous touchez une chose quelconque. Si c’est du métal vous allez peut-être le trouver froid. Si c’est un tissu pourtant à la même température il vous donnera certainement un effet de chaud si c’est de la laine ou de la soie, mais de froid (brièvement) s’il s’agit d’un tissu de fibres synthétiques. Ce sera mitigé pour le coton, le lin. Pour ma part, au premier contact, ce dernier – en fibres de tige - me semble même plus froid que le coton – en fibres de fleur (moins grossière que la précédente). Avec du bois, il peut y avoir un instant de fraîcheur qui passe très vite.
D’où vient cette chaleur que vous ressentez ? De vous ! Si les choses sont à température ambiante, mettons 21 °C, le bout de vos doigts est peut-être, au point de contact, entre 25 et 30 °C. Quelques soient les matériaux testés (verre, pièce de monnaie, acier, aluminium, plastique, etc.) chacun possède une capacité de conduction de la chaleur, il s’en empare avec plus ou moins de capacité, alu, très goulu, verre un peu moins, plastique encore moins, tissus naturels de moins en moins).
Ce qui vous prend de la chaleur vous paraîtra froid, et, inversement, ce qui est prêt à vous en donner paraîtra chaud (nous pourrions disserter sur la chaleur, mais là n’est pas la question). Tout le corps est concerné, la sensation de chaleur est avant tout interne, j’ajouterais qu’elle concerne la masse, masse qui a une chaleur propre, entretenue. Le chaud s’épanche systématiquement dans le froid selon la capacité du corps à conduire la chaleur [une flamme à 1000° dans un environnement à 1500° sera froide…].
La périphérie corporelle ignore la chose. Elle ne l’ignore plus quelque soit la nature de la chose, si la quantité de chaleur est en trop plein (fer rouge), ou bien s’il y a un manque de chaleur (azote liquide : –196  ;°C) votre peau et la chair seront brûlées.
Nous avons besoin d’un sens de la chaleur, c’est mieux pour notre santé, et notre sécurité. Nous ne sentons pas la chaleur extracorporelle, nous n’avons pas de sens pour ça, ce que nous sentons c’est la réaction de notre corps à la chaleur externe, à la chaleur irradiée par d’autres corps ou phénomènes.
Le sens de l’odorat et le sens du goût vont souvent ensemble, mais ils sont bien distincts l’un de l’autre et ne concernent notre corporéité en aucun cas, ni l’un ni l’autre… malgré les apparences. Ils ne nous parlent que de choses extérieures : le goût de cette pomme, son odeur de pomme, tout comme la vue qui nous parlera de sa couleur. Le bulbe olfactif est une terminaison du cerveau en prise direct avec le monde extérieur, pas besoin de nerfs au cheminement complexe (comme pour la vue). Le goût est centralisé en périphérie de la langue. Celle-ci est un muscle à vif, le seul de notre corps à n’avoir qu’une seul extrémité ce qui lui permet une mobilité extraordinaire, elle n’a rien à voir avec le squelette autrement que pour son attache. Son plateau nous offre les goûts des choses que nous allons ingérer, et son extrémité libre nous ouvre avec une mobilité incroyable au monde tactile.
Voilà de nouveau beaucoup d’éléments à observer au quotidien… Notre voyage n’est pas pour autant terminé et il aura de quoi vous surprendre.
Mystère… que je garde pour le prochain billet